Plaidoyer pour la bienveillance du mécanicien envers son chauffeur.
Paru au Journal de Mécaniciens et Chauffeurs d’Alsace et de Lorraine, gazette pour les conducteurs de locomotives et chauffeurs des chemins de fer français en Alsace et Lorraine. N°2, 15 février 1936. Après l’accident de Louis du 31 janvier et deux ans avant la création de la SNCF.
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La vie des hommes

Extrait de l’avant-propos de Jean Gillot dans son livre Les Locomotives à vapeur de la SNCF Région Est – 1976.

« … j’ai voulu également vous faire sentir que nos locomotives étaient tout de même autre chose que des machines, que des constructions d’acier, si imposantes et majestueuses fussent-elles.  Capricieuse de temps en temps, fantasque parfois, teigneuse même, mais toujours présente, toujours là avec ses immenses ressources, donnant sans rechigner le coup de collier quand il le fallait, pour peu qu’on l’ait  un peu bichonnée, avec ses réactions presqu’humaines, la locomotive à vapeur faisait corps avec son équipe, pour le meilleur et pour le pire. Avec sa technique relativement simple et concrète, avec son fonctionnement directement perceptible, elle a permis à des générations d’hommes privilégiés, les gueules noires, de vivre une vie pleine, totale, de donner du sens à cette vie, de se réaliser sans jamais rien regretter et d’en arriver au terme avec le sentiment profond d’avoir été utile, d’avoir servi à quelque chose, malgré un travail difficile, salissant, dangereux, que nos modernes penseurs ès-qualité de la vie auraient condamné sans hésitation !

Car ces hommes « conduisaient » une machine dont, sans avoir fait d’études poussées, ils en assimilaient le fonctionnement, somme toute très concret, une machine qu’ils connaissaient bien, qu’ils vivaient… un bel animal qu’ils menaient avec leur cerveau, certes, mais aussi avec leurs bras, directement, sans intermédiaire : une pelle, un régulateur, un volant de changement de marche, fallait s’en occuper ! C’était la sensation élémentaire et immédiate, autre chose qu’un combinateur ou qu’un pupitre presse-bouton, où l’homme se borne à lancer une impulsion qui réalise le travail à sa place, presque à son insu, et sans qu’il sache très bien, dans le fond de sa nature ce qui se passe.

Car ces hommes – le mécanicien et son inséparable compagnon, le chauffeur – seuls maîtres à bord, sans dispositif d’homme mort, sur qui, et sur qui seulement, reposait toute la sécurité de la marche du convoi, ont eu la chance, exerçant un des plus beaux métiers du monde, de trouver en face d’eux des difficultés à vaincre, et d’avoir à les vaincre eux-mêmes, seuls, concrètement, seulement grâce aux ressources immense de leur nature d’hommes, comme l’artisan, comme l’artiste, comme le savant qui créent leurs œuvres de toutes pièces, satisfaisant par là aux aspirations les plus profondes, les plus lointaines et les plus authentiques de la nature humaine, seules garantes d’une réalisation de vie pleine et entière : avoir à lutter et être utile…
Fait à Vitry-le-François, le 10 janvier 1976 »

Témoignage
L’histoire de Gabriel, son parcours professionnel, ses anecdotes, ses souvenirs, depuis son premier contact avec le Chemin de Fer en 1931, ses débuts comme apprenti en 1936, jusqu’à son dernier train en 1971. http://gabrielbonnin.chez.com/