Chute mortelle d’une locomotive.
Un Chauffeur de route tombe d’un pont sur la route en contrebas, de nuit, en gare de Haguenau. Il décède quelques heures plus tard de ses blessures. « Aveline… laisse une veuve et six enfants de 19, 16, 14, 12 et 5 ans. L’aînée est dans un couvent. »
Journal Dernières Nouvelles du samedi 1er février 1936

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« Haguenau
Un employer du chemin de fer originaire de Haguenau a été victime d’un accident grave vendredi matin après quatre heures qui causa malheureusement son décès.
Le cheminot employé comme Chauffeur de route était affairé à cette heure à la préparation de la locomotive du train de voyageurs en direction de Strasbourg de 4 h 33. Lorsqu’il a remarqué que le brûleur (1) de la machine était éteint il voulait descendre pour vérifier les lumières. La locomotive se trouvait juste au-dessus du pont de franchissement de la route venant de la Neumühle (2) et un peu plus loin du canal de la Moder, ceci sur la voie ferrée la plus à droite, à la rampe de chargement militaire.
Aveline a sans doute fait un faux pas ; et a basculé par-dessus le garde-corps du pont sur la route, d’une hauteur de près de huit mètres, et est resté allongé sur la route avec de graves blessures internes tel que la rupture du fémur droit.
Le Mécanicien a donné immédiatement l’alerte et le médecin du chemin de fer M. le Dr Schalck fut appelé au plus vite sur les lieux. Vu l’état très grave du blessé celui-ci a été transporté de suite par ambulance à l’hôpital civil de la ville.
Au cours de la matinée une opération (3) a été tentée mais en vain. La malheureuse victime est décédée de ses blessures graves à 11 h 45.
Aveline, qui était très apprécié de sa hiérarchie et de ses collègues comme travailleur consciencieux et fiable laisse une veuve et six enfants de 19, 16, 14, 12 et 5 ans, l’aînée est dans un couvent. Le père accidenté est de Haguenau où il est né le 25 août 1890. Son épouse, Louise Schmitt, est la fille d’un Cheminot de Surbourg. La famille habite ici, Rue de l’Enfer. Tous les proches et particulièrement du cercle ferroviaire expriment à la veuve éplorée et aux enfants leur sincère condoléance.»

(1) « Le démarrage ou la montée d’une côte demande plus de charbon donc ouverture fréquente du foyer. Ceci introduirait de l’air au-dessus du feu et ralentirait l’arrivée d’air par le dessous de la grille du foyer, d’où un fort dégagement de fumée. Pour éviter ceci le chauffeur prépare une charge suffisante de combustible avant le départ, ou dans les descentes. Une couche épaisse de combustible présente cependant un désavantage de dégager des gaz nocifs. »
Le contrôle de la combustion des gaz et des poussières se fait par un brûleur qui vaporise de l’huile lourde ( mazout ) dans le foyer sous une pression de vapeur.
Die Dampflokomotive : Lehre und Gestaltung
Par F. Meineke et Fr. Röhrs – 1949
(2) Rue du Moulin Neuf
(3) De mémoire de famille,  le chirurgien, M. le Dr Kessler, au vu des multiples fractures du bassin et des blessures qui en ont résulté aurait renoncé à poursuivre l’opération.

Journal des Mécaniciens et Chauffeurs d’Alsace et de Lorraine. N°2, 15 février 1936.
À la tragédie suit un vif débat sur les conditions de travail et de sécurité :

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« Accident mortel en gare de Haguenau
Le Chauffeur de route Aveline Louis a été victime d’un accident de travail vendredi le 31 janvier 1936 vers quatre heures du matin en gare de Haguenau. Ledit collègue est décédé par suite de ses blessures vers 11 h 30 après son transport à l’hôpital civil et après qu’une intervention chirurgicale ait été tentée. Collègue Aveline avait atteint l’âge de 46 ans et avait six enfants dont la plus jeune devrait avoir 4 ans. Un cas dramatique qui prouve une fois de plus les dangers du difficile métier des locomotives. Dans l’exposé suivant nous voulons décrire les circonstances de l’accident dans la limite de nos connaissances.

Le collègue Aveline a pris son service avec le mécanicien Beck sur la locomotive 8317 T17 (1) le matin peu après 3 heures. La préchauffe pour le train 268 est à exécuter à l’arrière du train conformément au plan de service de ce train. Comme dans ces cas similaires la préparation de la locomotive n’est plus guère prévue au dépôt car les 20-30 minutes disponibles ne sont pas suffisantes à cette préparation. Principalement pour une locomotive quatre cylindres et avec les installations rudimentaires aux dépôts relatives aux fosses de révision etc… De notre point de vue c’est ici justement que se situe le point crucial de la cause de cet accident mortel. Car s’il avait été donné au personnel la possibilité de préparer leurs locomotives au dépôt le défunt chauffeur ne serait pas tombé de sa machine par-dessus le garde-corps sur la route.

Le prénommé train est stationné habituellement à la rampe de chargement militaire sur la voie 3 et se compose de 42 à 52 essieux. Ce qui veut dire que le dernier wagon se trouve en principe au bout de la rampe. Une passerelle d’environ 75 cm de large mène à la gare et ensuite à ce prénommé garde-corps. La locomotive 8317 se tenait avec la cheminée en direction de Wissembourg avec le marchepied à proximité de la petite passerelle. Il est donc facilement compréhensible qu’un chauffeur, dont le temps est parcimonieusement compté, puisse facilement être victime d’un faux-pas, d’autant plus qu’il n’y a pas d’éclairage à ladite rampe et qu’il ne peut y en avoir par manque d’installation. Le chauffeur recherchait une mèche pour un graisseur ( 2 ), équipé justement de la ridicule lampe à pétrole, pendant que le mécanicien surveillait la chauffe tout en s’occupant du graisseur. La cause de l’accident n’a de ce fait pas pu être entièrement déterminée car il n’y avait pas de témoin direct. Le collègue accidenté expliqua plus tard : « J’étais sur la locomotive et je suis tombé par-dessus le garde-corps. » Il y a environ une hauteur de six mètres de la route jusqu’au garde-corps et on peut se représenter les conséquences d’une telle chute. Il n’est pas établi si la chute a eu lieu par-dessus le garde-corps du pont ou celui des quelques marches. De même la commission d’enquête qui se tenait sur les lieux les jours suivant, avec la locomotive, n’a, selon nous, pas été en mesure de fournir d’explication plus précise. Le seul qui aurait pu donner un éclaircissement est mort et une audition précise et objective de sa part était hors de propos devant les douleurs et souffrances, dans ce court laps de temps après l’accident.
Il s’est passé quelques temps avant que le blessé ait pu être transporté, et que soient remerciés tous ceux qui se sont occupés du blessé comme les Agents de manœuvre, Chauffeurs et Personnel de Dépôt.
Un imposant enterrement (3) eu lieu dimanche matin comme on en a rarement vu à Haguenau car le défunt était aussi actif chez les pompiers. Un haut responsable de l’Administration a été officiellement délégué à la cérémonie funèbre avec une belle couronne mortuaire de perles (4). Un don de 1 200 Frs à la famille endeuillée a été un noble geste de la part de l’Administration. Supposons que l’article du Journal a porté ses fruits.
Camarade Aveline n’est plus. Un tragique destin lui ôté la vie sans qu’il lui ait été donné d’atteindre son but ultime. Pour nous, personnel des locomotives et cheminots, ce triste cas prouve une fois de plus combien il est urgent de nous unir pour obliger l’Administration à nous assurer des conditions de travail décentes et de nous garantir la si importante sécurité d’exploitation. »

(1) Louis, chauffeur de route, assurait la liaison voyageurs de Haguenau à Strasbourg, train n° 268, sur une machine T17. C’était bien la 8317 et non 8347 car les machines 8346 à 8366 étaient affectées au réseau Guillaume Luxembourg.
(2) Note personnelle : La chauffe, le brûleur, l’éclairage, les différents graissages et les mèches des graisseurs ( les graisseurs à huile demandent des mèches en brins de laine qui sont à monter soigneusement pour un débit optimal d’huile ) comme indiqué dans l’article du Journal des Mécaniciens ci-dessus : autant de vérifications pour un assurer un trajet sans encombres, une demi-heure avant le départ, sans bon éclairage et de nuit. Le jour se lève à 8 h le 30 janvier, la préparation du train de voyageurs n°268 vers Strasbourg se faisait donc de nuit et le voyage aussi. La température extérieure était voisine de 5 °C. http://users.fini.net/~bersano/francais-french/notes%20sur%20le%20graissage.pdf
(3) De mémoire de famille le cortège funèbre s’étendait du domicile, 2 rue de l’Enfer, jusqu’à l’entrée de l’église Saint-Nicolas soit 270 m.
(4) http://villageampus83.blog.lemonde.fr/2010/02/20/funebre-coutume/