à la fête de la Libération

Marlyse lors du 14 juillet 1946

Souvenirs d’une petite fille de 5 ans
Chagrins d’enfant

… « Donnerstag, abends um 19 Uhr 30 » November 1944
… « wir waren in der Küche »
… « Ihr Schlafzimmer ist sehr beschädigt »
Extraits de la lettre de Marianne Aveline mariée Hund
à son frère Louis Aveline.
Oui, nous étions à la cuisine, autour de la table : Maman (Alice), tante Marie (Marianne) et nous les enfants : Annelise (fille de Marie), Monique, ma sœur et moi-même. Heureusement pas encore couchées, car du mur où l’armoire était adossée, il ne restait qu’un trou noir béant. Le reste était tombé du 1er étage où nous habitions. L’armoire où était enfermée ma poupée ( D’Schlofpuppe ), que j’avais rarement le droit de prendre dans mes bras et qui fermait les yeux en disant « ma-ma » quand on la basculait d’avant en arrière – partie, avec mes rêves d’enfant !
Ce quartier a été complètement détruit. C’est là que les Américains ont passé le canal de la Moder ( Marxenhouse ). La maison de grand-mère Oswald a entièrement brûlé. À partir de ce moment nous avons été dans la cave de l’École des Filles Saint-Nicolas. Nous cinq, plus Mamama et Suzanne, 14 ans. ( voir lettre de Marie Hund )
L’évacuation, 20 janvier 1945
Les habitants avaient eu ordre de partir vers Saverne libérée. Je vois encore ma tante Marie et Annelise dans la cour de Mamama – 2 Impasse de l’Enfer qui n’a jamais aussi bien porté ce nom – Annelise, 3 ans, bien emmitouflée et ficelée sur le traîneau, avec des provisions attachées sur le devant de la luge… Une bouteille de Schnaps pour se réchauffer en cours de route. Mamama et Suzanne étaient retournées à la cave de l’école parce que sur les trottoirs verglacés Grand-mère tombait sans arrêt en poussant sa « Kutsch » (1) bien chargée. Elle marchait mal, ayant un ulcère variqueux à une de ses jambes.
Mes autres grands-parents étaient partis avec une grande charrette tirée par le chien et Papapa avec une cariole à brancards chargée de literie, victuailles et petits-enfants. Ils allaient tous à pied à Saverne, chez tante Martha.
Pour la petite histoire, certains ont pris la route pour Soufflenheim à la rencontre des Allemands qui revenaient (2). Ceux-ci les ont pris en charge avec leurs voitures d’enfant pour les ramener à Haguenau. D’autres enfin se retrouvent à Goxwiller et à Schirmeck. Maman, Monique et moi nous sommes allées à un lieu de rassemblement près de la Sous-préfecture derrière le Musée (3) où des camions emmenaient les gens vers Saverne.
Ah ! j’oubliais la kutsch :
– « On vous emmène mais pas la kutsch ! »
– « Je suis une pauvre veuve, c’est là tout ce qui me reste. » a dit Maman. On attendait là, les pieds gelés.
Tout à coup des tirs sont partis, et les gens aussi ! Ce qui fait que nous sommes montées sur le camion… avec la kutsch !
Le camion était ouvert à tous vents, Monique et moi assises sur la « Steppdeck » (4). Nous devions, avec nos petites mains gelées, tenir le plumon (5) au-dessus de nos têtes. Et voilà que le plumon s’envole ! Maman crie et gesticule. Le camion qui nous suivait s’est arrêté pour le récupérer. C’est que dans la housse de ce fameux plumon il y avait tous nos trésors : papiers d’identité, argent… et le costume de marié de mon père décédé !
Tout à coup, nouveaux cris de maman : « Arrêtez, arrêtez il y a ma sœur qui se trouve dans le fossé. » Tante Marie et Annelise à Mommenheim !
Nous voilà à Saverne, seulement pour une nuit, chez tante Martha et nos quatre cousins en bas âge. Le reste de la famille est venue à pied depuis Haguenau. Maman décide de repartir vue qu’il y avait déjà trop de monde. Nous voilà, nous cinq, en route pour Neufchâteau, pour atterrir finalement dans un petit village qui s’appelait Sionne (6), non loin de Domrémy.
Là, logés chez des habitants, eux-mêmes dans une grande pauvreté, Maman demande au Maire s’il n’y a pas quelque part une masure abandonnée. Oui elle existe. On emménage, on a chaud grâce à Maman si débrouillarde : toutes les trois dans le même lit avec couverture piquée ( Steppdeck ) d’un jaune ensoleillé et plumon. La nuit Maman fait la chasse aux souris avec le balai. Tante Marie et Annelise sont restées dans la famille d’accueil.
Mauvais souvenirs de l’école où je recevais des coups de baguette parce que je ne savais pas lire le texte au tableau. Moi, petite alsacienne qui n’a jamais entendu la langue de Molière, habituée à parler l’alsacien à la maison et au jardin d’enfant.
Maman allait à la mairie de Neufchâteau où étaient affichées les nouvelles : « Combats meurtriers à Haguenau ». « Mon Dieu ! Reverrons-nous Mamama et Suzanne ? » On les a revues, fin mars. Les Perce-neiges étaient en fleur quand on a quitté notre petite baraque. Haguenau était libérée et la guerre se terminait le 8 mai !
Marlyse Hoernel

(1) charrette en osier à quatre roues
(2) Opération Nordwind
(3) rue des Sœurs. Seconde évacuation de la ville :
cf.    – Études Haguenoviennes – Haguenau dans la tourmente de 1939 à 1945 2e partie
– Histoires de Haguenau – J. Paul Grasser et Gérard Traband
– Extrait des recherches de Mr André WAGNER page 11 http://club.quomodo.com/kost/uploads/15/La%20Lib%C3%A        9ration%20de%20HAGUENAU%20et%20de%20sa%20r%C3%A9gion.pdf
(4) couverture piquée
(5) édredon, sorte d’oreiller aussi large que le lit et qui servait de couvre-pieds.
(6) à l’ouest du département des Vosges

Publicités